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Recherche fondamentale : haro sur le baudet ?

Les activités de recherche que l’anglais appelle « basic research » et que nous appelons souvent fondamentale ont pour moteur d’être « curiosity-driven » et reposent sur une logique simple : explorer des questions scientifiques même si l’on n’y repère pas a priori d’objectif d’application immédiate pour l’intérêt général.

Par Mélanie Heard
Publié le 23 mars 2026

S’agit-il pour autant de curiosité oiseuse et gratuitement abstraite ? On sait bien que ce type de recherche a joué un rôle central dans l’avancée des connaissances humaines et dans l’émergence d’innovations majeures. C’est ce qu’exprime l’axiome selon lequel « basic research is the pacemaker of technological progress » qui reste aujourd’hui une référence cruciale dans la fabrique des politiques scientifiques depuis le rapport fondateur de Vannevar Bush commandé en 1945 par Roosevelt et intitulé Science : The Endless Frontier.

Car l’histoire des sciences regorge d’exemples où des travaux apparemment abstraits ont fini par produire des applications décisives. Qui, en dehors de quelques microbiologistes, se soucie de savoir quel enzyme spécifique peut bien permettre aux bactéries de survivre aux températures élevées des sources chaudes de Yellowstone ? Toutes celles et ceux qui ont bénéficié d’une PCR !

Pourtant, cette recherche fondamentale fait aujourd’hui face à un climat international de remise en cause.

Un éditorial récent de la revue scientifique Nature (17 février 2026) s’inquiète de pressions croissantes exercées par les gouvernements pour orienter davantage les financements scientifiques vers des priorités politiques jugées plus rentables.

Le Royaume-Uni en fournit un exemple récent qui inquiète particulièrement les éditorialistes de la revue Nature. L’agence nationale de financement scientifique, UK Research and Innovation (UKRI), a récemment suspendu plusieurs programmes de subventions dans les sciences médicales, biologiques et physiques afin de repenser ses critères de financement et de les aligner davantage sur les objectifs du gouvernement. Certes, le gouvernement britannique promet que l’enveloppe de financement de l’UKRI passera d’environ 9,2 milliards de livres en 2026-27 à 9,8 milliards en 2029-30. Mais dans le même temps, les bailleurs de fonds de la recherche ont reçu des « directives claires de la part du gouvernement » pour mieux aligner leurs dépenses sur les « priorités nationales et sociétales », écrit Ian Chapman, chef de l’UKRI, dans une lettre ouverte (voir go.nature.com/4rnhghn).

La décision suscite de nombreuses questions de la part des chercheurs. Par exemple, la stimulation de la croissance économique est une priorité fondamentale pour le gouvernement britannique : les chercheurs de tous les domaines devraient-ils contribuer à cette croissance ? Du reste, qui peut réellement anticiper a priori quel domaine de recherche est susceptible de devenir le plus porteur de croissance ?

Stian Westlake, le directeur du Conseil de la recherche économique et sociale de l’UKRI, n’y va pas par quatre chemins : pour lui, comme il l’écrivait cet été dans un billet de blog très remarqué, la « vallée de la mort » qui sépare la recherche de ses applications pratiques relève carrément de l’insupportable. Il défend l’idée que tous les chercheurs, en sciences dures comme en sciences humaines et sociales, devraient avoir pour seule obsession leur contribution à la croissance et à la justice sociale qu’elle permet. Avec sa casquette d’économiste, il écrit que les chercheurs doivent être guidés par « la création du type de société dans laquelle nous voulons vivre » et déplore amèrement d’en être en fait réduit à un constat pessimiste s’agissant de la gouvernance des sciences humaines et sociales dont il est en charge : « rarement une semaine passe sans que je ne rencontre soit l’exemple d’un brillant chercheur qui ne sait tout simplement pas quelles questions sont les plus intéressantes pour les décideurs politiques dans leur domaine, soit celui d’un décideur qui ne comprend fondamentalement pas ce que les chercheurs peuvent (et ne peuvent pas) faire et comment s’engager au mieux avec eux ». Cette position est citée par Nature pour montrer combien la question des liens entre la liberté de la recherche et son utilité civique est difficile – voire tend à devenir en somme franchement aporétique.

Or le Royaume-Uni n’est pas un cas isolé, souligne l’éditorial de Nature.

Aux États-Unis, certaines priorités scientifiques ont déjà été redéfinies ou réduites, notamment dans des domaines comme le changement climatique, la santé des femmes ou les études sur la diversité. Et l’Union européenne est également concernée : si l’on sait qu’une part importante de l’effort croissant de dépense en matière de défense devra nécessairement concerner l’innovation, on sait moins comment cet effort se traduira en matière de recherche fondamentale et de recherche civile. Les technologies qui structurent aujourd’hui les capacités de défense avancées (intelligence artificielle, quantique, cybersécurité, biotechnologies ou spatial) sont au cœur d’un écosystème de recherche largement civil. Cela alimente un débat croissant sur l’idée d’un « dual use by design » de la dépense d’innovation, c’est-à-dire la conception dès l’origine de programmes de recherche capables de produire simultanément des applications civiles et militaires. La question qui est en cours d’arbitrage dans la préparation du prochain programme européen de recherche est donc la suivante : au stade préliminaire de l’appel à projets, où des équipes formulent des questions et sollicitent d’être financées pour y répondre, quels critères permettent d’identifier la recherche qui fécondera l’innovation, d’y repérer d’emblée les promesses concrètes de progrès tant civils que militaires, de discriminer les espérances d’utilité immédiate pour la souveraineté parmi celles que permet l’exploration infinie de la curiosité scientifique ?

”L’histoire des sciences regorge d’exemples où des travaux apparemment abstraits ont fini par produire des applications décisives.”

Derrière ces évolutions se dessine une logique politique relativement claire : le contribuable doit en avoir pour son argent – sans quoi la rhétorique populiste trouvera le boulevard qu’elle sait trop bien exploiter. Les gouvernements demandent de plus en plus que l’argent public investi dans la recherche produise des résultats directement alignés sur des priorités économiques ou sociétales : croissance, compétitivité industrielle, sécurité ou transition technologique. Mais cette approche repose sur une vision utilitariste de la science. Dans ce cadre, la recherche est évaluée principalement à l’aune de ses retombées économiques ou de sa contribution directe à des objectifs politiques définis à court ou moyen terme. Les chercheurs sont ainsi encouragés, voire contraints, à orienter leurs travaux vers des domaines considérés comme stratégiques.

Il est évidemment légitime que les gouvernements s’intéressent à l’usage de l’argent public : aucun secteur ne peut prétendre disposer de ressources publiques sans rendre de comptes. Mais une implication trop directe des autorités politiques dans la définition des priorités scientifiques risque de transformer profondément l’écosystème de la recherche. Les travaux de l’économiste Philippe Aghion montrent d’ailleurs que réduire l’espace accordé à la recherche fondamentale au nom de l’efficacité économique revient en fait paradoxalement à fragiliser les conditions mêmes de l’innovation. Le lauréat du prix Nobel 2025 en physiologie/médecine, l’immunologiste Shimon Sakaguchi que nous citions récemment ici, l’exprime sans fard : « Nous devons soutenir la science en comprenant qu’il y en a une partie qui semble gaspillée, que la science a un faible taux de succès ».

L’éditorial de Nature ne manque pas de pointer qu’une telle confiance se mesure à l’aune d’un choix politique très concret : laisser aux chercheurs un rôle déterminant dans les décisions d’affectation du financement. Il ne faut évidemment pas méconnaître les difficultés politiques d’un tel choix de gouvernance : les gouvernements sont certes « en droit de décider de l’allocation des fonds publics, surtout en période de pénurie », mais ils ne peuvent cependant ignorer combien « l’expérience montre que les gouvernements qui s’abstiennent d’intervenir dans les processus par lesquels les chercheurs déterminent l’utilisation précise des financements récoltent les fruits les plus riches : découvertes, inventions, innovations ».

Au-delà des questions de financement, ces évolutions s’inscrivent aussi dans un contexte politique plus large. Dans nos démocraties, un discours critique envers la science académique se développe, présentant parfois la recherche comme un domaine élitiste, jouissant d’une liberté privilégiée, éloigné des préoccupations des citoyens ou produisant des travaux jugés volontiers abstraits et inutiles. Cette rhétorique tend à se focaliser aujourd’hui sur une remise en cause spécifique du financement de la recherche fondamentale, perçue comme un luxe intellectuel plutôt que comme un investissement collectif. Mais il est dangereux de laisser prospérer, sur un critère imaginaire d’utilité collective, cette distinction supposée entre la rentabilité collective de la recherche appliquée et la libre lenteur hasardeuse de la recherche fondamentale.

Certes, comme le conclut l’éditorial de Nature, il n’est pas rare que les politiques scientifiques soient l’objet de coupes budgétaires – en témoignent les alertes qui s’expriment depuis déjà des décennies dans les pages de cette revue prestigieuse. Le débat sur les critères et méthodes de priorisation qui doivent guider les investissements publics dans la science est aussi ancien qu’il est légitime.

Mais il arrive aujourd’hui à un tournant qui appelle notre vigilance : la tentation de porter le discrédit sur la liberté de la curiosité scientifique au détriment de l’innovation utile semble gagner du terrain politique. Ce constat est paradoxal, à l’heure où les connaissances en « science of science » ou « metascience » ont significativement progressé pour démontrer, multiples indicateurs à l’appui et y compris en termes de croissance et de souveraineté, que les découvertes rentables naissent souvent d’une curiosité qui, pour être apparemment oisive, n’a pourtant jamais rien d’oiseux.

Comme le notaient Agnès Buzyn et Jean-Pierre Raffarin dans un plaidoyer récent paru dans le Figaro en faveur de la dimension proprement régalienne de la politique scientifique, « exiger de la science une rentabilité immédiate affaiblit sa puissance, en sacrifiant la recherche fondamentale et les sciences humaines, là même où naissent les ruptures décisives qui procèdent toujours d’un patient effort collectif. Les innovations de rupture procèdent rarement d’une logique d’optimisation incrémentale : elles naissent le plus souvent de la recherche fondamentale, soutenue sur le temps long ».

… Besogner versus musarder : lequel est le plus fécond à terme ? On sait que la question se conclut souvent bien facilement au détriment du second : « haro sur le baudet » ! Pourtant, conclut Nature, « il n’est jamais trop tard pour faire preuve de prévoyance et de sagesse en laissant beaucoup de place pour des études qui ne s’alignent pas directement sur les priorités politiques ».

 

“Exiger de la science une rentabilité immédiate affaiblit sa puissance, en sacrifiant la recherche fondamentale et les sciences humaines, là même où naissent les ruptures décisives qui procèdent toujours d’un patient effort collectif.”
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