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Pourquoi est-il si difficile pour les démocraties libérales de penser la transition écologique ?

Les apories philosophique, économique et politique apparentes de la décision publique en matière environnementale.

Pourquoi les politiques écologiques semblent-elles toujours hésiter alors que l’urgence est là et la volonté ne manque pas ? Agnès Pannier-Runacher, membre du Comité éditorial d’Evidences, députée du Pas-de-Calais et ancienne ministre aux nombreux portefeuilles successifs (Industrie, Agriculture, Energie/Climat, Transition écologique…), livre ici une réflexion de première main sur les impensés qui paralysent l’action publique face aux enjeux du vivant.

Par Agnès Pannier-Runacher
Publié le 16 septembre 2026

 

Pour agir et arbitrer, les décideurs politiques s’appuient, souvent sans même y penser, sur des références idéologiques, philosophiques, économiques ou sociales solides, qui guident leurs actions.

Ces principes, ces valeurs fondamentales et ces représentations du monde disponibles « sur étagère » constituent des guides permanents dans la prise de décision. Etant largement partagées, elles permettent aussi de parler une langue commune avec les parties prenantes qui participent à la définition des politiques.

Sur des sujets que j’ai eus à traiter dans ma vie ministérielle : le marché du travail, la formation professionnelle, le partage de la valeur, la réindustrialisation, la fiscalité…, j’ai pu me référer à des corpus intellectuels structurés et cohérents, appuyés sur des grandes traditions politiques et économiques. Ces cadres de pensées offrent des grilles d’analyse éprouvées et permettent de hiérarchiser les options d’actions en fonction de systèmes de valeurs identifiables. Ainsi un ministre peut-il ancrer ses politiques publiques dans un paradigme (pour simplifier) keynésien ou libéral et disposer d’un référentiel partagé avec ses pairs et ses parties prenantes qui lui permet de discuter des plans d’actions et de les arbitrer.

Mais de ce point de vue, le domaine politique de l’écologie présente une singularité intellectuelle persistante.

Confrontée aux enjeux du dérèglement climatique et de l’érosion du vivant, l’expérience de la décision publique ne bénéficie pas de ce cadre de pensée partagé et stable dans lequel s’orienter selon des repères documentés.

Bien sûr, dans ce domaine comme partout, il y a sur le plan opérationnel des difficultés de mise en œuvre, des résistances politiques qu’on pourrait dire ordinaires ; mais il y a surtout des impensés, des trous conceptuels, et plus largement l’absence d’un véritable cadre académique de référence qui se soit collectivement imposé, alors même que les connaissances scientifiques et les alertes sur de nombreux enjeux environnementaux s’accumulent. Ce manque de cadre commun est singulier dans le paysage de l’action publique, et il handicape le travail de fond en matière de politique écologique.

Sur quel ancrage théorique s’appuyer pour rendre des arbitrages, dans quel ensemble de principes fondamentaux les inscrire ? Comment même avancer et trancher, quand, de manière récurrente, les décisions politiques en matière d’environnement se heurtent frontalement à des traditions philosophiques, des modèles économiques, et une vision commune du contrat social largement partagés ? Ce sont ces trois apories apparentes que l’on se propose d’examiner ici, dans l’espoir que la réflexion en science politique, mais aussi le débat démocratique, puissent rapidement permettre de les surmonter.

I. Une aporie philosophique ? Le sujet cartésien face au vivant

La première aporie apparente est d’ordre philosophique, et elle est peut-être la plus fondamentale. La pensée politique occidentale moderne est profondément irriguée par l’héritage cartésien, et plus précisément par la formule, souvent citée, selon laquelle l’homme se rend grâce à la science « comme maître et possesseur de la nature ».

Cette formule vise, dans l’esprit de Descartes, la maîtrise des lois naturelles – c’est-à-dire les lois de la physique – et non la maîtrise de la nature en tant qu’objet par l’homme. Mais cette formule a une double portée. Prise au pied de la lettre (et donc sans la rigueur cartésienne), elle a nourri ce sentiment de supériorité de notre espèce vis-à-vis des autres. Et plus profondément, dans un monde confronté au dérèglement climatique, l’homme est aujourd’hui mis en défaut par la survenue de nouveaux risques qu’il n’a pas su anticiper (catastrophes naturelles, pollutions, maladies). Les lois de la physique ne suffisent plus à un homme pris en défaut par les lois de la biologie.

Ainsi, la crise écologique constitue précisément une remise en cause radicale de ce principe cartésien et pose au contraire la question de la préservation de ressources naturelles et d’un vivant que nous avons manifestement abîmés.

L’exigence écologique de désappropriation du monde naturel heurte ainsi de front l’un des invariants les plus profonds de la pensée occidentale moderne qui a nourri aussi bien la philosophie des Lumières, que notre conception libérale du progrès. Il nous faut ainsi penser la critique écologique non comme un approfondissement de la modernité, mais comme un vertige qui en mine les représentations fondamentales à l’heure même où ses valeurs occidentales sont pour des raisons géopolitiques remises en question au niveau mondial.

De fait, l’action publique aurait besoin aujourd’hui de disposer d’un cadre philosophique alternatif qui pense l’humain non plus comme maître, mais comme partie prenante d’un ensemble plus vaste. Ce cadre existe en germe dans les philosophies de la nature, dans certains courants du droit de l’environnement, ou dans les réflexions sur les droits du vivant, mais aucune de ces approches ne s’est imposée comme un courant dominant de la pensée occidentale ni a atteint le statut de paradigme opérationnel susceptible d’orienter concrètement les politiques publiques.

Sans doute Hans Jonas est-il celui dont la pensée a le mieux réussi à pénétrer les arcanes de l’action publique. Rappelons rapidement son cheminement. Jonas part d’un constat simple mais radical : toute l’éthique occidentale, depuis Aristote jusqu’à Kant, a été pensée pour un monde où l’action humaine n’était pas susceptible de modifier de manière irréversible les conditions d’habitabilité de la Terre. La technologie moderne a changé cette donne fondamentale : l’homme dispose désormais d’un pouvoir capable d’altérer les conditions de vie à l’échelle planétaire et sur le temps long. Aucune éthique existante n’avait prévu cette situation — d’où la nécessité, selon Jonas, d’une éthique entièrement nouvelle, à la mesure de ce nouveau pouvoir. 1

Jonas reformule explicitement l’impératif catégorique kantien pour l’adapter à l’âge technologique. Il propose : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre » – ou, formulé négativement, agis de façon à ne pas mettre en péril les conditions de vie des générations futures.

Jonas construit de manière assumée sa pensée contre Ernst Bloch et son « Principe espérance » (Das Prinzip Hoffnung), qui voyait dans le progrès technologique un vecteur d’émancipation progressive. Pour Jonas, cet optimisme prométhéen est précisément ce qui a aveuglé les humains face aux dégâts systémiques dont ils sont à l’origine — d’où sa posture volontairement pessimiste : au principe espérance, il oppose le principe responsabilité, fondé sur la prudence.

Il assume ainsi qu’il vaut mieux surestimer un risque incertain que le sous-estimer, même au prix d’un excès de prudence qui pourrait freiner certains bénéfices potentiels.

Cette approche précautionneuse du progrès a trouvé une portée juridique au niveau international d’abord, en droit français ensuite.

La déclaration de Rio de 1992 prévoit ainsi dans son principe 15 qu’en « en cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement ».

La loi Barnier de 1995 reprend cette approche mais dans une version amoindrie. Elle y ajoute en effet deux notions absentes du texte international : celle de réaction « proportionnée » et celle de « coût économiquement acceptable ».

C’est cette même approche proportionnée qui est consacrée dans la Charte de l’environnement en 2004, Charte reconnue de portée constitutionnelle : « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage.  »

Cette évolution pourrait faire croire qu’un décideur public dispose d’un outil puissant pour anticiper les conséquences de décisions humaines sur l’environnement. Rien n’est pourtant moins sûr. Tout d’abord, contrairement à sa réputation, cette Charte n’a été appliquée que de manière timide par le juge. On cite ainsi une décision négative d’autorisation de mise sur le marché d’OGM de maïs en 2008. Pour le reste, il semble que ce soit essentiellement un moyen complémentaire utilisé pour appuyer un raisonnement juridique et qui a pu être parfois utilisé a contrario pour valider positivement des projets.

Surtout, il est frappant de voir les contestations politiques auxquelles ce principe fait face aujourd’hui, venant paradoxalement du bord de ceux mêmes qui l’ont intégré dans la loi, puis dans le bloc constitutionnel. Si on ne prend que l’année 2026 deux personnalités politiques de droite ont ainsi demandé avec force sa disparition de notre droit : David Lisnard, le Président LR de l’AMF et maire de Cannes, et Bruno Retailleau, le Président des LR et candidat de ce parti aux présidentielles. A ceux-ci s’ajoute, et c’est tout autant signifiant, Arnaud Rousseau, Président de la FNSEA, représentant du syndicat professionnel majoritaire de la profession qui est probablement la plus fragilisée par le dérèglement climatique.

Au-delà de la posture politique court-termiste de ces positionnements (à quoi sert-il de demander l’abrogation d’un principe dont la portée pratique s’est avérée en réalité très limitée dans la pratique juridique si ce n’est pour faire diversion ?), on voit là combien la pensée des Lumières et la croyance absolue dans le progrès constituent des horizons difficilement dépassables dans notre culture politique. Non que le progrès soit en cause en tant que tel, mais bien le fait qu’il ait été érigé en finalité plutôt que pensé comme un moyen parmi d’autres au service du bien commun.

L’aporie apparente tient là : gouverner l’écologie exige de penser autrement le rapport de l’humanité à son environnement, mais les instruments conceptuels de la décision publique partagés par la majorité, en général, et les élites, en particulier, restent en partie construits sur des prémisses philosophiques qui ont créé les situations mêmes que nous devons corriger.

Et dès que l’on s’en éloigne, en s’appuyant sur des références pourtant solides (Jonas, Latour…), la doxa dominante s’y oppose au nom du « bon sens » et d’autres arguments d’autorité de même portée, laissant le décideur dans le flou. Cette résistance n’est d’ailleurs pas seulement le fruit d’un anti-intellectualisme paresseux : elle traduit aussi, plus légitimement, une exigence démocratique d’intelligibilité et d’opérationnalité que ces cadres de pensée peinent à satisfaire.

 

“L’action publique aurait besoin aujourd’hui de disposer d'un cadre philosophique alternatif qui pense l'humain non plus comme maître, mais comme partie prenante d'un ensemble plus vaste.”

II. Une aporie économique ? Croissance, fossiles et limites planétaires

La deuxième aporie apparente est économique et la difficulté tient aux causes du dérèglement climatique. Les données scientifiques établissent que les combustibles fossiles sont à l’origine d’environ trois quarts des émissions de gaz à effet de serre anthropiques. Or, ces mêmes combustibles ont constitué l’énergie motrice de la révolution industrielle et, partant, du formidable accroissement de la richesse matérielle qui caractérise les deux derniers siècles.

La croissance économique moderne est, en son principe, une croissance carbone-intensive. Et l’action publique est à son tour, en son principe, dépendante de notre rapport à la croissance. La croissance demeure l’appareillage déterminant de nos choix publics. Ce référentiel implicite irrigue la quasi-totalité des arbitrages budgétaires et des décisions de politique économique. Il est, pour le décideur public, un horizon indépassable du jugement.

Mais en face, quels sont aujourd’hui les modèles économiques alternatifs, de bonne stature académique, qui permettraient de sortir de ce cadre de pensée pour concilier les enjeux économiques et les limites planétaires ?

Si l’on interroge sérieusement le corpus académique disponible, le constat est ambivalent : il existe des travaux significatifs, bien sûr, mais on ne voit pas, à ce jour, de véritable cadre de pensée économique structurant, stabilisé au plan scientifique, et qui se soit imposé politiquement comme une référence qui puisse réellement se substituer à notre vision de la croissance pour fournir un modèle de référence pour la décision politique.

Citons par exemple le modèle économique du doughnut, proposé par Kate Raworth 2 , qui invite à penser l’activité économique dans l’espace compris entre un plancher social – en deçà duquel les besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits – et un plafond écologique – au-delà duquel les limites biophysiques de la planète sont transgressées. La représentation est féconde, mais son pouvoir prescriptif et opérationnel pour l’aide à la décision publique demeure limité.

De même, la critique du PIB comme indicateur du bien-être, bien que portée par un courant théorique de plus en plus consistant, et ayant fait d’ailleurs l’objet de travaux politiques approfondis dans le cadre du Grenelle de l’environnement (sous un gouvernement de droite donc), n’a malheureusement pas produit d’alternative institutionnalisée capable de guider l’action gouvernementale.

Quant aux théories de la décroissance, dont l’assise académique s’est renforcée ces dernières années, elles posent avec force le problème de la finitude des ressources. Mais force est de constater qu’il est difficile d’en faire une boussole concrète pour l’action politique.

L’approche économique la plus opérationnelle est finalement celle des externalités (positives et négatives). C’est elle que l’on retrouve dans le principe pollueur/payeur consacré notamment par la Loi Barnier de 1995 ou dans un nombre important de dispositifs financiers environnementaux (bonus/malus auto, redevance pour pollutions diffuses, taxe carbone, …).

Mais cette approche se heurte à une limite fondamentale : elle considère qu’il est possible de donner un prix à toute atteinte environnementale, celle-ci pouvant être compensée par ailleurs par une externalité positive. Or, rien n’est moins vrai avec la nécessité d’atteindre la neutralité carbone nette ou d’éviter l’effondrement de la biodiversité. Les scientifiques identifient en effet sur ces sujets des points de rupture irréversibles qui menacent l’humanité dans son ensemble et ne sont donc pas monétisables.

Les externalités ne fonctionnent donc utilement que sur des sujets périmétrés pour prioriser des actions relatives ou hiérarchiser des atteintes, mais elles ne sauraient constituer un cadre permettant de construire un plan d’actions complet permettant de résoudre l’équation de la neutralité carbone et des autres atteintes aux limites planétaires.

Surtout, et plus profondément, l’ensemble de ces théories se heurtent à un refus d’obstacle d’une très large majorité de parties prenantes, qu’il s’agisse d’entreprises ou de courants politiques, ce qui rend impossible l’usage de ces référentiels comme grammaire commune. La remise en cause de notre croyance en la croissance économique et en creux dans le système capitaliste est évidemment une des raisons de cette difficulté.

Mais on pourrait penser qu’il ne serait pas si compliqué de donner corps à une mesure du bien-être des populations, qui soit plus pertinente que le PIB et plus soucieuse de notre capital naturel, en restant dans le cadre de notre « économie sociale de marché » (terme que retiennent les textes européens fondateurs de l’Union européenne pour qualifier notre capitalisme européen tempéré par une forte dose de régulation). Mais force est de constater que beaucoup d’intérêts particuliers s’emploient à hystériser le débat pour ne pas perdre leurs rentes. Et que plus largement le « commun » en matière économique de nos élites se prête mal à une telle aventure.

Le défi politique de l’économie écologique réclame pourtant un cadre théorique alternatif à la centralité de notre idée de la croissance, mais aucun paradigme concurrent n’a encore acquis la robustesse, la légitimité académique et surtout ne s’est imposé dans le débat public suffisamment pour s’y substituer. Le décideur se retrouve ainsi dans la position inconfortable de devoir agir sans cadre de pensée cohérent et sans capacité in fine à doser son effort, aucun schéma ne lui donnant les moyens de savoir s’il se rapproche de la cible souhaitée (améliorer notre bien-être social sans affecter notre capital naturel) ou s’il s’en éloigne en sacrifiant indûment le social et/ou l’environnement.

 

“Quels sont aujourd'hui les modèles économiques alternatifs, de bonne stature académique, qui permettraient de sortir de ce cadre de pensée pour concilier les enjeux économiques et les limites planétaires ?”

III. L’aporie politique : le contrat social de l’après-guerre et ses impensés

La troisième aporie apparente est peut-être la plus difficile à surmonter politiquement, car elle touche aux fondements même de notre pacte social non écrit. Ce contrat social élaboré dans l’après-Deuxième Guerre mondiale repose sur une promesse implicite : la croissance économique, en permettant une redistribution continue des gains de productivité, constituerait le meilleur garant de la cohésion sociale et, plus largement, de la paix entre les nations : une garantie pour le « plus jamais ça ». C’est ce que Pierre Charbonnier, dans ses travaux sur l’« écologie de guerre » 3 , analyse comme le socle idéologique de nos démocraties libérales : la prospérité matérielle partagée comme antidote à la conflictualité.

Force est de reconnaître la réalité historique de cette promesse. Entre 1945 et les années 2020, les indicateurs de bien-être humain ont connu une progression sans précédent dans l’histoire de l’humanité : recul massif de la pauvreté absolue à l’échelle mondiale, allongement de l’espérance de vie, accès élargi à l’éducation et à la santé. Ces résultats ne sont pas une illusion.

Mais on sait désormais qu’ils ont été obtenus aux dépens de notre capital naturel. Le remboursement de cette dette, aujourd’hui exigible sous la forme du dérèglement du climat, de l’effondrement de la biodiversité, et de pollutions nouvelles supposerait de remettre en cause le modèle qui a rendu possible la prospérité dont bénéficient les générations actuelles.

C’est d’autant plus problématique que la promesse originelle de la croissance comme vecteur de justice sociale a connu, ces dernières décennies, une déclinaison plus prosaïque, mais tout aussi structurante : la croissance comme seule solution possible à l’endettement croissant de nos Etats et à l’absence d’arbitrages politiques douloureux. Plutôt que de trancher entre priorités concurrentes, on a ainsi souvent préféré miser sur un surcroît de croissance future pour desserrer la contrainte budgétaire présente – une logique qui rend d’autant plus difficile toute remise en cause du paradigme productiviste.

Cet impensé structure profondément, aujourd’hui encore, notre éventail politique. Ni la droite ni l’extrême droite n’ont historiquement intégré la contrainte écologique dans leur grammaire politique – c’est là un constat banal. Mais la situation n’est pas fondamentalement différente au sein de la gauche modérée, et c’est peut-être là l’observation la plus significative.

Le champ de la gauche française offre à cet égard un tableau schématique mais révélateur. La social-démocratie pense la redistribution des fruits de la croissance. L’écologie politique, de son côté, propose une pensée de la transition environnementale. Aujourd’hui, ces deux cadres de pensée coexistent, mais on peut presque dire sans être exagérément caricatural qu’au fond ils ne se conjuguent pas réellement : tout se passe comme si la pensée écologique était purement déléguée aux « verts » sans que cette charge ne soit jamais véritablement intégrée dans la matrice de pensée sociale-démocrate – si ce n’est, au mieux, sous forme de contrainte extrinsèque dont le poids demeure variable.

Les conséquences concrètes de cette bifurcation se manifestent dans les arbitrages budgétaires les plus concrets. Lors des négociations du budget 2025, les formations de la gauche non écologiste se révélaient incapables de hiérarchiser auprès de moi leurs priorités écologiques de manière autonome, renvoyant systématiquement à leurs partenaires verts pour tout ce qui touchait à la transition environnementale.

A l’inverse, l’extrême gauche construit son programme sur des prémisses idéologiques qui ne sont pas plus satisfaisants. L’écologie devient en effet un prétexte pour disqualifier l’entreprise et les CSP +, peu importe in fine les résultats en matière environnementale.

On pourrait m’objecter ici que la pensée politique portée notamment par les partis « écologistes » constitue précisément ce cadre construit et cohérent dont notre réflexion déplore l’absence – ce qui contredirait en partie la thèse défendue plus haut. Il est vrai qu’elle dispose d’une architecture intellectuelle propre, de références théoriques identifiables, d’une tradition politique constituée. Mais si cette pensée peine à s’imposer comme référentiel majoritaire, c’est aussi, et peut-être surtout, parce qu’elle s’appuie trop souvent sur des postulats qui entrent en contradiction avec les données scientifiques et les réalités économiques et sociales – qu’il s’agisse du refus du nucléaire pour lutter contre le dérèglement climatique (à l’encontre des travaux du GIEC !), d’une défiance de principe entretenue envers l’innovation technologique, ou d’une forme d’indifférence aux conséquences sociales de certains choix de sobriété ou de société.

On le voit : il n’existe pas, à ce jour, d’équivalent écologique du bagage intellectuel économique qui, avec ses écoles concurrentes mais rigoureuses (keynésienne, libérale…), structure depuis des décennies la pensée et la décision publique. Et ce cadre peine d’autant plus à émerger que l’écologie est devenue, à gauche comme à droite, un territoire d’expression privilégié pour les postures les moins rigoureuses – celles qui préfèrent la radicalité ou le déni à la construction patiente d’un corpus robuste et opérationnel.

In fine, le décideur public est donc tenu de faire la synthèse entre les enjeux redistributifs et les impératifs écologiques sans véritable cadre de pensée politique pour le guider. Et ceci n’est pas seulement une difficulté spéculative ou théorique : les enjeux opérationnels immédiats de ce manque de repères sont véritablement quotidiens dans les ministères : c’est le fameux dilemme entre fin du mois et fin du monde.

 

Conclusion : de quoi avons-nous besoin ?

Ces trois apories apparentes — philosophique, économique, politique — ne sont pas indépendantes les unes des autres. Elles forment un système de contraintes qui se renforcent mutuellement et qui explique, de manière structurelle, pourquoi les politiques publiques peinent à se montrer à la hauteur des enjeux écologiques dans les grandes démocraties libérales, même lorsque la volonté politique ne fait pas défaut.

Si la recherche scientifique est indispensable pour documenter le réchauffement climatique, modéliser l’effondrement de la biodiversité ou évaluer l’efficacité de telle politique environnementale, elle l’est peut-être davantage pour fournir un référentiel commun, compris, acceptable et accepté par la majeure partie des parties prenantes (entreprises, ménages, élus, associations engagées…), un référentiel qui nous permette enfin de sortir de nos repères politiques, économiques et philosophiques actuels qui se révèlent bien immatures.

Sur quelle philosophie politique du vivant, sur quel paradigme économique post-croissance, sur quelle pensée de la justice distributive pour temps d’adaptation pouvons-nous compter aujourd’hui pour rendre suffisamment robustes nos décisions publiques face aux défis climatique et environnemental ? Ce ne sont pas là des questions auxquelles la pratique politique peut répondre seule. Elles appellent des contributions de la recherche, nourrie par les sciences humaines et sociales.

À cette demande adressée à la recherche s’en ajoute une seconde, d’ordre méthodologique, tout aussi impérieuse : celle d’une contribution empirique à l’art de décider en situation d’incertitude radicale.

Car il n’est pas envisageable que l’absence de référentiels stables nous condamne à l’immobilisme !

Il faut donc doter l’action publique d’instruments adaptés à sa condition :

– des règles de décision qui accompagnent la difficile pondération de l’incertitude, capables de minimiser les regrets sans attendre la certitude paralysante, et de naviguer entre innovation et préservation ;

– des dispositifs de détection précoce et d’évaluation exploratoire des signaux faibles, seuls à même de prévenir le déni systématique face à des impacts environnementaux dont les effets sur les populations sont chroniquement sous-estimés du fait d’asymétries d’information qui faussent le rapport entre ceux qui produisent les risques et ceux qui les subissent;

– des modalités qui permettent de repérer et de soutenir les solutions les plus robustes, alors même qu’elles sont susceptibles de réduire la rente des acteurs installés et donc suscitent un puissant lobbying contre elles.

Autant de problèmes méthodologiques que la recherche empirique (en économie, en science politique, en sciences du comportement etc.) peut aider à traiter avec la rigueur qu’ils réclament

“On le voit : il n'existe pas, à ce jour, d'équivalent écologique du bagage intellectuel économique qui, avec ses écoles concurrentes mais rigoureuses (keynésienne, libérale…), structure depuis des décennies la pensée et la décision publique.”

Retrouvez ici la vidéo intégrale du Café d’Evidences du 19 mai 2026 à l’Institut Curie : Agnès Pannier-Runacher, Thierry Pech : De la science à l’action : quelle gouvernance de la transition écologique.

Notes
  • 1
    Hans Jonas, Le principe responsabilité : Une éthique pour la civilisation technologique (J. Greisch, Trad.), Éditions du Cerf, 1990, (Œuvre originale publiée en 1979).
  • 2
    Kate Raworth, Doughnut economics : Seven ways to think like a 21st-century economist, Chelsea Green Publishing, 2017 ; Kate Raworth, A safe and just space for humanity : Can we live within the doughnut ?, Oxfam Discussion Papers. Oxfam International, 2012
  • 3
    Pierre Charbonnier, Vers l’écologie de guerre. Une histoire environnementale de la paix, La Découverte, 2024
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