5. Quel discours politique ?
Les auteurs ne laissent aucun doute sur la suite des événements : ils notent que « les signaux montrent que, sans réaction, les tendances observées sont amenées à s’amplifier, voire à se diffuser plus largement dans la recherche française ». Les pistes ouvertes en conclusion de ce rapport suggèrent nettement que si le pessimisme et l’alarmisme sont de mise, ils ne suffisent pas. La fermeté du diagnostic qui est posé aujourd’hui doit marquer une étape pour agir : la déréliction fataliste qui verrait dans cette affaire l’effet inéluctable de la puissance chinoise serait absurde, puisque nos voisins les plus proches en accusent bien moins la portée que nous.
L’heure est donc venue d’explorer les causes politiques de ce décrochage : quels choix nous y ont amenés ? Quelle conception du bien commun a pu produire ce résultat déplorable – à moins qu’il ne s’agisse d’effets imprévus et involontaires de choix publics mal calibrés ? La réaction qui s’impose face à ce rapport appelle en tous cas certainement l’identification des causes profondes de ce phénomène, qui peuvent selon l’OST « être recherchées dans plusieurs directions : niveau et allocation des financements, poids des procédures administratives, complexité du paysage institutionnel, choix scientifiques stratégiques, modalités d’évaluation et de décision, ou encore attractivité et gestion des carrières scientifiques ».
Autant dire, donc, que le programme de recherches que ce rapport commande d’ouvrir sans attendre est de très grande ampleur, à la croisée de nombreuses sciences humaines et sociales – dont on ne peut alors que se féliciter que l’érosion soit de moindre ampleur dans notre pays que celle des sciences dites dures. Nos écoles nationales de science politique, de sociologie des organisations, de sciences cognitives ou encore d’économie sont sommées par ce diagnostic à examiner urgemment les moyens de retrouver des conditions plus propices à la défense de l’intérêt général en matière de politique scientifique. Il semble y avoir beaucoup à attendre du développement en leur sein des compétences du continent des « sciences of science », les bien nommées SOS.
Mais un pareil champ de recherches ne pourra se développer que s’il est clairement indexé à l’enjeu politique qu’il devra éclairer : la science n’est servie par une politique scientifique nationale efficace, capable de renforcer son impact et son influence mondiale, que si ses dirigeants savent dire quelle valeur politique ils accordent à la science pour servir le bien commun. Le constat alarmiste posé par l’OST devrait donc d’abord convoquer notre pays à cette urgence pour une année d’élection présidentielle : qui saura dire en quoi la France est encore le pays des Lumières ? Un pays qui a théorisé la subordination de l’émancipation politique à l’émancipation épistémique, et dans lequel le service rendu par la science au bien commun ne peut décidément pas rester un angle mort du discours politique.