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Le décrochage scientifique français établi par le dernier rapport OST/HCERES : quel plaidoyer politique en tirer ?

L’Observatoire des sciences et techniques du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres)a publié le 26 août une étude cruciale sur l’évolution de la position scientifique de la France entre 2005 et 2024, intitulée « La France dans la compétition scientifique mondiale : radioscopie d’un décrochage ? ». « Nous aurions pu enlever le point d’interrogation tant le constat est clair », a précisé dans Le Monde le directeur de l’OST, Nicolas Carayol.

Un constat alarmant qui était en partie attendu, mais dont l’ampleur, ainsi documentée sur plusieurs dimensions distinctes, a surpris les auteurs. « Nous pouvions penser que le décrochage serait visible sur les indicateurs quantitatifs, mais malheureusement il se voit aussi sur ceux plus qualitatifs », a estimé Coralie Chevallier, présidente du Hcéres, citée dans Le Monde.

La reprise médiatique s’est concentrée sur les rangs perdus par la France dans la compétition scientifique internationale. L’intérêt du document tient à la convergence de quatre séries d’indicateurs construits indépendamment les uns des autres, qui décrivent le même mouvement selon différents angles.

Par Evidences
Publié le 15 septembre 2026

1.          L’audience dans les références scientifiques mondiales

Le rapport s’intéresse en ouverture à un nouvel indicateur, l’audience scientifique, permettant de caractériser les positions scientifiques relatives des pays en se fondant sur une approximation, à travers la part des références mondiales, de la perception courante, par la communauté académique elle-même, des forces scientifiques des nations. En la matière, la part de la France dans les références mondiales passe de 4,3 % à 2,7 %, soit une contraction de 37,2 % de sa part d’audience. Une baisse dont l’ampleur excède celle que connaissent les États-Unis (32,2 %) et que seul le Japon dépasse. En cinquième position en 2005, la France occupe aujourd’hui la dixième place, devancée par le Canada, l’Australie et l’Italie, et quasi rattrapée par des pays comme l’Espagne, la Corée du Sud ou les Pays-Bas dont l’audience pesait moitié moins que la sienne il y a vingt ans. L’OST y décèle le signe d’une « recomposition globale de la hiérarchie scientifique mondiale » : si la triade Etats-Unis-Japon-Europe conserve un poids important, l’audience des grands pays scientifiques traditionnels – États-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne, Japon et France – suit une tendance baissière, la France devenant, après le Japon, le pays dont l’audience scientifique régresse le plus.

Ce recul de l’audience est-il lié à une dynamique baissière du volume de productions scientifiques françaises ? Sur la période, la production scientifique française augmente en volume d’environ 20%, portée fortement par les sciences humaines et sociales (+136%), alors que les sciences physiques et de l’ingénieur retrouvent en 2024 leur niveau de 2006 et les sciences du vivant celui de 2011. Mais en parallèle sa part mondiale décroît presque continûment : le pays publie davantage tout en pesant relativement moins dans les deux périmètres bibliométriques explorés. Une décroissance amorcée dès 2005 et que l’étude fine des séquences temporelles de la période décorrèle de l’impact du Covid.

Mesurée en compte fractionnaire pour tenir compte de la contribution relative des pays indépendamment de leur taille, la part mondiale française d’articles recule de 4,1 % à 1,9 %, soit une baisse de 53,7 %. L’Inde, l’Italie, la Corée du Sud, l’Espagne, le Canada, le Brésil ou l’Australie passant devant, c’est le pays qui connaît la plus forte baisse de part mondiale après celle du Japon. A l’inverse, sur la période, la production chinoise a dépassé les Etats-Unis en part des publications scientifiques mondiales toutes disciplines confondues. En 2024, elle atteint 28,3% des publications mondiales, soit plus du double de celle des Etats-Unis.

Au total, la Chine s’impose comme le principal contributeur à la production scientifique mondiale, tandis que l’Inde devient également un acteur majeur. À l’inverse, la France voit sa contribution s’éroder significativement et dans tous les domaines. Cette baisse d’intensité est forte, voire très forte, et contraste avec les reculs beaucoup plus mesurés des autres pays européens tels que l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Italie et l’Espagne qui devancent désormais la France, et ce dans presque tous les grands domaines scientifiques. Les auteurs soulignent que « tout semble indiquer que le recul relatif très marqué de la production française, en particulier avant 2015 en Sciences du Vivant et entre 2011 et 2020 en Sciences Physiques et de l’Ingénieur, a joué un rôle important dans la perte d’audience identifiée » avec l’indicateur précédent.

“Au total, la Chine s’impose comme le principal contributeur à la production scientifique mondiale, tandis que l’Inde devient également un acteur majeur. À l’inverse, la France voit sa contribution s’éroder significativement et dans tous les domaines.”

2.          Baisse d’intensité vs baisse d’impact qualitatif

L’hétérogénéité de la production scientifique, on le sait bien, est forte : il est donc possible que la baisse d’intensité relative de la production scientifique française ait été compensée sur la période par le poids de travaux à plus fort impact, ou que la progression chinoise par exemple ait nui à son impact moyen. Ce sont ces questions que creuse le troisième objet du rapport : la performance des travaux en termes d’impact scientifique, indépendamment des parts nationales en volume. Cet impact est évalué à partir du nombre moyen normalisé de citations reçues mais aussi de la part de publications qui accèdent dans le top-10% des travaux les plus cités dans leur discipline. Pour la France, l’impact moyen normalisé recule de 10 %, de 1 à 0,9, derrière l’Italie (qui progresse de 22%) ou l’Allemagne. Quant à la part des publications françaises qui accèdent au top-10 % mondial des publications les plus citées, elle régresse de 22,7 %, de 9,7 % à 7,5 %. Dans le même temps, la Grande-Bretagne, l’Italie ou la Corée du Sud ont progressé tandis que l’Espagne s’est maintenue.

3.          Mesurer l’influence réelle

La dernière section du rapport entreprend de combiner cette approche par l’impact avec celle qui concernait plus haut l’intensité de production. Pour croiser volume et excellence, deux dimensions sont évaluées : le nombre de publications parmi les plus citées de leur discipline, et la réputation des supports. C’est ici que le rapport établit son diagnostic le plus ferme d’une « érosion brutale de l’influence de la France ».

On regarde ici, non plus quelle part des publications françaises accède au top 10%, mais la part de marché de la France dans ce segment d’excellence. Avec une contribution de 4% en 2005, la France maintient sa position jusqu’en 2013, puis sa contribution au top 10% recule pour atteindre 1,6% en 2023, soit une baisse de 60%. La France passe ainsi du 6e au 13e rang. Ce recul est plus important que celui constaté en volume total pour le pays sur la même période.

Partant de positions inférieures, l’Espagne, la Corée du Sud, le Canada, l’Australie et l’Italie dépassent la France en 2023. Seul le Japon connaît une évolution plus défavorable que la France sur la période, à ce niveau d’excellence. La perte d’influence de la France est comparable en ampleur à celle des Etats-Unis : s’ils représentent le principal contributeur au top 10% mondial toutes disciplines jusqu’en 2020, leur part chute de plus de 60% sur la période et la Chine les dépasse pour la première fois en 2020 dans ce segment d’excellence avec une contribution de 35,8% au top 10% des publications les plus citées en 2023.

L’analyse par segments disciplinaires fait apparaître une baisse d’influence plus marquée pour les Sciences Physiques et de l’Ingénieur, où la part française dans le top 10% est divisée par plus de trois sur la période.

Pour les auteurs, ce dernier indicateur « révèle une transformation profonde de la géographie de l’excellence scientifique », avec la montée en puissance de la Chine comme facteur essentiel de recomposition.

“L’analyse par segments disciplinaires fait apparaître une baisse d’influence plus marquée pour les Sciences Physiques et de l’Ingénieur, où la part française dans le top 10% est divisée par plus de trois sur la période.”

4.          Du constat du déclin jusqu’à ses causes

Pour autant, les auteurs soulignent en conclusion que, si le décrochage français intervient simultanément à une certaine recomposition de la hiérarchie scientifique mondiale, l’ascension de la Chine et, dans une moindre mesure, de l’Inde et d’autres pays émergents, ne doit pas masquer une érosion de la position française par rapport aux autres grandes nations scientifiques historiques.

Cette étude, comme y a largement insisté le directeur de l’OST Nicolas Carayol, porte sur le diagnostic et ne considère pas les causes profondes des évolutions constatées. Celles-ci devront encore être explorées, et la tache s’annonce complexe. La conclusion suggère à ce titre les directions dans lesquelles il faudra les chercher : financements, procédures, évaluation, gouvernance, choix stratégiques, attractivité des carrières.

Les différentes approches mobilisées dans cette étude conduisent à un même constat : un recul de la position scientifique de la France, quels que soient les indicateurs retenus et les dimensions de l’activité scientifique considérées. L’un des points d’intérêt de ces multiples focales combinées est de croiser les diagnostics quantitatifs et qualitatifs : pour l’OST, la source du décrochage global français « est à trouver dans un décrochage de sa production scientifique intervenu dès les années 2010/2011 en Sciences Physiques et de l’Ingénieur, renforcé dans ce domaine par une inflexion négative de son impact au cours des années suivantes. L’inflexion est plus ancienne en intensité mais moins soutenue en Sciences du Vivant et est relativement contenue en Sciences Humaines et Sociales ». La dégradation de l’impact qualitatif, la perte d’influence, semblent donc en partie découler d’un d’une perte antérieure d’intensité de production en volume.

 

5.          Quel discours politique ?

Les auteurs ne laissent aucun doute sur la suite des événements : ils notent que « les signaux montrent que, sans réaction, les tendances observées sont amenées à s’amplifier, voire à se diffuser plus largement dans la recherche française ». Les pistes ouvertes en conclusion de ce rapport suggèrent nettement que si le pessimisme et l’alarmisme sont de mise, ils ne suffisent pas. La fermeté du diagnostic qui est posé aujourd’hui doit marquer une étape pour agir : la déréliction fataliste qui verrait dans cette affaire l’effet inéluctable de la puissance chinoise serait absurde, puisque nos voisins les plus proches en accusent bien moins la portée que nous.

L’heure est donc venue d’explorer les causes politiques de ce décrochage : quels choix nous y ont amenés ? Quelle conception du bien commun a pu produire ce résultat déplorable – à moins qu’il ne s’agisse d’effets imprévus et involontaires de choix publics mal calibrés ? La réaction qui s’impose face à ce rapport appelle en tous cas certainement l’identification des causes profondes de ce phénomène, qui peuvent selon l’OST « être recherchées dans plusieurs directions : niveau et allocation des financements, poids des procédures administratives, complexité du paysage institutionnel, choix scientifiques stratégiques, modalités d’évaluation et de décision, ou encore attractivité et gestion des carrières scientifiques ».

Autant dire, donc, que le programme de recherches que ce rapport commande d’ouvrir sans attendre est de très grande ampleur, à la croisée de nombreuses sciences humaines et sociales – dont on ne peut alors que se féliciter que l’érosion soit de moindre ampleur dans notre pays que celle des sciences dites dures. Nos écoles nationales de science politique, de sociologie des organisations, de sciences cognitives ou encore d’économie sont sommées par ce diagnostic à examiner urgemment les moyens de retrouver des conditions plus propices à la défense de l’intérêt général en matière de politique scientifique. Il semble y avoir beaucoup à attendre du développement en leur sein des compétences du continent des « sciences of science », les bien nommées SOS.

Mais un pareil champ de recherches ne pourra se développer que s’il est clairement indexé à l’enjeu politique qu’il devra éclairer : la science n’est servie par une politique scientifique nationale efficace, capable de renforcer son impact et son influence mondiale, que si ses dirigeants savent dire quelle valeur politique ils accordent à la science pour servir le bien commun. Le constat alarmiste posé par l’OST devrait donc d’abord convoquer notre pays à cette urgence pour une année d’élection présidentielle : qui saura dire en quoi la France est encore le pays des Lumières ? Un pays qui a théorisé la subordination de l’émancipation politique à l’émancipation épistémique, et dans lequel le service rendu par la science au bien commun ne peut décidément pas rester un angle mort du discours politique.

 

”L’heure est donc venue d’explorer les causes politiques de ce décrochage : quels choix nous y ont amenés ?”
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