Confiance dans la science : controverses et malentendus
Le sentiment d’un effondrement généralisé de la confiance dans la science domine le débat public, des chiffres du Baromètre de l’esprit critique à l’Eurobaromètre en passant par l’administration Trump, qui en fait un argument politique à part entière. Mais que disent vraiment les données globales ? La première étape consiste à s’accorder sur ce que l’on appelle vraiment la « confiance dans la science ». Ce texte, en s’appuyant notamment sur le numéro de juillet que la revue Nature consacre à ce sujet, revient sur les grandes enquêtes internationales et françaises pour distinguer ce qui relève du fait solide – une confiance globale demeurée stable et comparativement élevée – de ce qui relève de fractures inquiétantes bien réelles, en particulier une polarisation politique désormais documentée en détail aux États-Unis, avec ses propres logiques d’instrumentalisation.
Que dit la littérature ?
Nature consacre, dans son numéro du 1er juillet 2026, tout un dossier à la question de la confiance dans la science, comprenant plusieurs articles factuels accompagnés d’un éditorial de la rédaction intitulé « The complex truth about trust in science ».
L’éditorial s’ouvre sur le caractère désormais dominant de l’idée d’une « crise de la confiance publique dans la science » qui s’impose partout, des médias aux discours politiques. Cette idée, note l’éditorial, a gagné du terrain grâce à une rhétorique populiste qui présente les scientifiques comme une élite déconnectée et suspecte ; la défiance envers la science est d’ailleurs utilisée par l’administration américaine comme une des justifications de ses attaques contre l’appareil scientifique.
L’éditorial de Nature campe donc l’enjeu : la confiance dans la science est essentielle, car les connaissances scientifiques ne peuvent influencer les décisions et améliorer les vies que si les citoyens et les décideurs politiques les jugent dignes de confiance ; cette confiance est également nécessaire pour maintenir le soutien au financement public de la recherche.
Or pour la rédaction de Nature l’idée d’une science en crise de confiance n’est pas confirmée par les données disponibles et relève en fait d’un raccourci simpliste pour des problèmes plus complexes. Les enquêtes montrent de façon constante que la profession scientifique inspire confiance, bien davantage que la plupart des autres professions. Mais l’éditorial nuance aussitôt cet optimisme : les niveaux et les tendances de confiance varient selon les pays, et reculent dans certains groupes. Le constat le plus nouveau concerne le fait que la confiance est polarisée selon des lignes politiques : aux États-Unis, elle chute chez les républicains mais pas chez les démocrates.
Or, et c’est là un discours assez nouveau, ce constat devrait selon Nature être mis en relation avec la question de la politisation des scientifiques : « Scientists should recognize their own political biases to build public trust ». Constatant que les scientifiques sont parfois perçus comme une élite déconnectée, idée amplifiée par certains groupes populistes, l’éditorial souligne que cette idée n’est pas à prendre à la légère, en citant une enquête britannique publiée en avril par More in Common qui montre que les scientifiques sont politiquement plus à gauche que la population générale et qu’un tiers des répondants estiment que « les scientifiques se pensent supérieurs aux autres gens ».
L’éditorial insiste : les chercheurs doivent diagnostiquer plus précisément les causes de ces tendances, ce qui implique d’utiliser des mesures plus nuancées des opinions et des préoccupations. Demander aux gens s’ils « font confiance à la science » est vague : de nombreux répondants pensent probablement à la biologie ou à la physique de manière stéréotypée et répondent par l’affirmative, même s’ils rejettent par ailleurs les vaccins ou une politique fondée sur la science qui entre en conflit avec leurs valeurs. Il est nécessaire, insiste l’éditorial, d’apporter davantage de spécificité et de clarté dans la recherche sur la confiance.
Mais il s’agit aussi de tester des stratégies qui construisent la confiance, en travaillant sur les façons de « put the public at the heart of science and policy ». Les chercheurs doivent donc aussi, selon l’éditorial, travailler davantage à se connecter avec la société dans son ensemble. Une piste consiste à accroître l’implication du public à toutes les étapes de la recherche, y compris dans la définition de ses priorités et dans la pédagogie de ses incertitudes.
Mais l’éditorial se conclut sur une note plus sombre : certains problèmes n’ont pas de réponse simple. Il n’existe aucune incitation, pour les responsables politiques, à soutenir la science s’ils peuvent gagner davantage de voix et d’influence en rejetant ses preuves et en embrassant des récits alternatifs. Ce phénomène est aggravé par la fragmentation de l’écosystème médiatique et la montée des réseaux sociaux. Être digne de confiance est à la fois un privilège et une responsabilité, conclut l’éditorial.
La confiance en crise : prétexte ou réalité ?
En Europe comme aux Etats-Unis, l’idée que la confiance des citoyens dans la science s’est effondrée est très répandue. En France, le dernier Baromètre de l’esprit critique (Universcience) montre que seuls 48 % des Français estiment que la communauté scientifique est indépendante pour valider ses résultats, un score en recul rapide (-5 pts par rapport à 2025) ; à l’échelle européenne de même, selon les données Eurobaromètre de 2024, la moitié des citoyens de l’UE juge que « l’on ne peut plus faire confiance aux scientifiques pour nous dire la vérité sur des sujets de controverse en matière de science et technologie car ils dépendent de plus en plus de l’argent de l’industrie » ; quant au baromètre international (dans 28 pays) de la firme de communication Edelman, il indique que 70% des personnes adhèrent en 2026 à au moins une fausse information sur la santé. La valeur de la science serait donc en crise dans l’esprit des citoyens à quelque échelle qu’on la mesure.
Aux États-Unis, l’administration Trump utilise beaucoup cette idée de défiance pour justifier des coupes budgétaires dans la recherche et pour justifier sa critique de la supposée politisation « woke » des institutions scientifiques : chaque mesure annoncée en matière de politique scientifique est justifiée par la nécessité de « dépolitiser » la science pour mieux « restaurer la confiance » citoyenne (voir par exemple l’exposé des motifs de l’Executive Order « Restoring Gold Standard Science » de mai 2025, ou celui de la nouvelle règle OMB sur le financement de la recherche de mai 2026).
La thèse d’une défiance croissante envers la science rejoint intuitivement nos inquiétudes envers le populisme politique. Une étude européenne récente (Eberl et al, Political Research Exchange, 2023) explore en effet l’idée que populisme scientifique et populisme politique prospèrent de concert : la méfiance dans la science ne peut s’expliquer uniquement par le populisme politique, mais l’anti-élitisme de notre époque n’épargne pas les scientifiques. Et le politiste Emiliano Grossman suggère même dans un récent entretien pour Polytechnique Insights que « les politiques eux-mêmes ne sont pas étrangers à cette contagion. C’est très visible aux États-Unis, mais cette attitude existe aussi en Europe : remis en cause par leurs électeurs, ils sont trop contents de trouver d’autres élites à accuser… Et ce d’autant que les scientifiques sont des cibles faciles, peu habituées à se défendre ». Le récit de la « crise de confiance » tiendrait ainsi moins à sa solidité empirique qu’à son utilité pour des élites politiques en perte de légitimité. Mais cette crise de la confiance dans la science est-elle factuellement attestée ?
Certaines données sont rassurantes
La littérature ne valide pas la thèse d’une explosion de la défiance dans la science à l’échelle mondiale. C’est ce que synthétise notamment, dans Nature du 1er juillet, l’éditorialiste Helen Pearson ; elle interroge à partir des données disponibles l’idée reçue d’un effondrement mondial de la confiance dans la science dans un article intitulé « Have people stopped trusting science? The data tell a surprising story ».
Parue en 2025 dans Nature Human Behavior, l’une des plus vastes études sur le sujet (près de 72 000 personnes sondées dans 68 pays) trouve un score moyen de confiance « modérément élevé » de 3,6/5, sans qu’aucun pays ne tombe en dessous du point moyen.
De même, lorsqu’elle est comparée à d’autres professions, la confiance envers les scientifiques reste élevée : le baromètre Edelman de la confiance dans 28 pays (2025) retrouve 76% de confiance envers les scientifiques, à un niveau comparable avec les enseignants (73%), nettement supérieur aux journalistes (54%) ou aux dirigeants politiques (49%). Des hiérarchies que confirme l’index international Ipsos sur la confiance (23 000 sondés dans 32 pays) de 2024 :
Mais des fractures bien réelles
Pour autant, la crise de confiance n’est-elle que fiction ? Le diagnostic requiert de la nuance.
Une enquête britannique de l’agence UK Research & Inoovation en 2025 montre que si 84% des gens gardent au moins « un peu » confiance dans la science, la part de ceux qui lui font « beaucoup » confiance est passée de 63% en 2020 à 34%. De même, aux États-Unis, les données du General Social Survey piloté par l’Université de Chicago (données suivies depuis 1972) montre une confiance globale stable et élevée (plus de 80% ayant « une certaine » ou « une grande » confiance) sur cinquante ans – mais la part ayant une grande confiance chute nettement depuis 2022.
Ce recul s’inscrit dans un effritement plus large de la confiance envers les institutions civiques : autre grand producteur de données de références, le think tank Pew Research Center note une baisse de la confiance envers les scientifiques agissant dans l’intérêt public (87% en 2020, 73% en 2023), comparable à celle touchant la police, les entreprises et les élus.
La polarisation politique, vrai nœud du problème
Surtout, le diagnostic le plus inquiétant concerne le décrochage que l’on observe entre tendances politiques dans l’opinion. Des données qui sont américaines, la polarisation par bord politique étant moins transparente dans les autres pays. Ainsi, dans les données Pew, la confiance des sympathisants républicains envers les scientifiques est passée de 85% (2020) à 65% (2025) avec un décrochage entre 2005 et 2010 puis en 2020, alors qu’elle demeure quasi stable chez les indépendants et chez les démocrates (91% à 90%).
Cette dissociation de la confiance dans la science en deux bords politisés reçoit aujourd’hui beaucoup d’attention des observateurs américains. C’est notamment le cas de Naomi Oreskes, historienne des sciences à Harvard dont les travaux font référence dans le champ (notamment pour Merchants of Doubt, en 2010, qui retrace comment un petit groupe de scientifiques a semé le doute sur des sujets allant du tabac au réchauffement climatique, ainsi que pour son ouvrage Why Trust Science? de 2019).
Dans un essai de 2022 publié avec Erik Conway dans Daedalus, la revue de l’American Academy of Arts and Sciences, elle part du constat de la constance des scores de confiance globale dans la science, à rebours du discours ambiant sur un état de « crise » de la défiance. S’intéressant pourtant au décrochage républicain en la matière, elle avance une thèse centrale : cette défiance a été cultivée pendant près d’un siècle par des marchands de doute venus de l’industrie, mais s’est solidement enracinée sous l’administration Reagan en réaction aux preuves scientifiques de crises environnementales appelant une intervention gouvernementale. La science, en particulier environnementale et de santé publique, devenant ainsi la cible d’une hostilité conservatrice à la régulation. Selon Oreskes, la défiance des conservateurs envers la science n’est donc pas vraiment dirigée contre la science elle-même, mais constitue plutôt un dommage collatéral du rejet plus général de l’Etat et de la régulation. Selon cette perspective, la pandémie de Covid aura plus récemment servi de puissant catalyseur, cristallisant le rejet de mesures (vaccins, masques) perçues comme des impositions politiques plus que comme de la science elle-même – comme le développe de fait très largement la rhétorique trumpiste déployée contre les agences d’expertise qu’il démantèle.
Signalons, dans le prolongement de cette réflexion portée par Naomi Oreskes, l’apport intéressant d’un essai paru en 2025 dans Issues in Science and Technology et signé par Anthony Mills, directeur du Center for Technology, Science, and Energy de l’American Enterprise Institute – un think tank plutôt classé à droite. Ce travail reprend la thèse d’Oreskes et Conway selon laquelle la défiance conservatrice serait un dommage collatéral du rejet de la régulation gouvernementale, mais la juge trop simple : si c’était le cas, la confiance des conservateurs envers le gouvernement devrait suivre la même courbe déclinante que leur confiance envers la science, or les données Pew montrent au contraire des niveaux de confiance dans le gouvernement très fluctuants selon qui occupe la Maison-Blanche, sans corrélation nette avec l’attitude envers la science. Ils complètent donc l’explication par deux facteurs sociologiques : d’une part l’appartenance religieuse – les protestants évangéliques blancs affichent une défiance nettement supérieure à la moyenne ; d’autre part le niveau d’études, avec un fort impact du « diploma divide » qui structure désormais le vote américain. Mais l’apport le plus original de l’article est de pousser à son terme l’analyse : plutôt que des citoyens qui plaqueraient leurs opinions politiques préexistantes sur des sujets scientifiques neutres, ce sont les sujets scientifiques (le climat, la santé publique, les vaccins, les biotechnologies) qui, parce qu’ils sont désormais indissociables de l’exercice du pouvoir par de grandes institutions publiques ou privées, sont devenus des marqueurs identitaires et politiques. Pour les Américains diplômés, urbains et de sensibilité progressiste, « trust in science is almost a marker of tribe ». Cette analyse débouche sur des recommandations d’action publique : la défiance ne se résorbera pas simplement par davantage de vulgarisation ou de promotion de l’esprit critique, mais par une réponse institutionnelle nettement plus structurelle qui doit promouvoir la diversification sociologique des institutions scientifiques, renforcer les mécanismes de redevabilité démocratique de la science, et garantir une meilleure prise en compte des objections morales légitimes d’un public qui se sent de fait profondément exclu de ces systèmes « abstraits », pour reprendre le concept d’Anthony Giddens que cet essai mobilise largement.
Mais qu’appelle-t-on « confiance dans la science » : les biais méthodologiques
Parler de « confiance dans la science » recouvre en réalité des objets de mesure très différents selon les enquêtes, et cette diversité de formulations explique une bonne partie des résultats en apparence contradictoires qu’on lit dans la presse.
Mesurer des tendances. Le General Social Survey américain interroge depuis 1972 le niveau de confiance envers « la communauté scientifique » comme institution, avec trois modalités de réponse (beaucoup, un peu, aucune). C’est cette série longue sur plus d’un demi-siècle qui permet de voir que la confiance globale reste stable depuis cinquante ans, mais que la catégorie « beaucoup de confiance » s’effondre tout de même depuis 2022.
Le Pew Research Center fait quant à lui référence en documentant notamment une dimension précise de la confiance : la propension des scientifiques « à agir dans l’intérêt du public ». C’est sur cette question, reprise dans de nombreuses enquêtes désormais, que le clivage partisan est le plus documenté (avec un suivi du partage républicains/démocrates depuis les années 1970).
Enfin, le projet Trust in Science and Science-related Populism (TISP), publié dans Nature Human Behaviour en 2025 et couvrant 68 pays (et dont Naomi Oreskes est signataire), a été construit pour dépasser l’ambiguïté des questions posées pour mesurer la confiance, en s’appuyant sur une littérature méthodologique désormais très structurée en la matière. Il distingue les quatre dimensions distinctes de la confiance que sont la compétence perçue, l’intégrité, l’ouverture (notion de redevabilité et de dialogue avec la société) et la bénévolence (notion d’utilité pour le bien-être général et l’intérêt commun) ; il les décline en douze questions et les combine en une échelle unique de 1 à 5.
Parmi ces quatre indicateurs, c’est sur la dimension « ouverture et dialogue » que le score mondial est le plus bas : seuls 42% des répondants pensent que les scientifiques « accordent suffisamment d’attention au point de vue d’autrui » (score : 3,33/5), nettement moins que la compétence perçue (score : 4,02/5), l’intégrité (3,58/5 ; 57% jugent que les scientifiques sont honnêtes) et la bénévolence (3,55 ; 56% pensent que les scientifiques sont impliqués pour le bien-être général).
Notons que TISP mesure également la confiance envers la méthode scientifique elle-même (« les méthodes de recherche scientifique sont la meilleure façon de savoir si quelque chose est vrai ou faux » : 75% d’accord), ainsi que les priorités de recherche que le public privilégierait.
Mais l’un des résultats phares de l’étude concerne la mesure des perceptions normatives à l’égard de la science : elle interroge les sondés non pas seulement sur s’ils « font confiance aux scientifiques » mais aussi sur « ce que devraient faire les scientifiques » selon eux. Le point remarquable concerne les trois items spécifiques qui interrogent l’adhésion à un rôle actif des chercheurs dans la sphère publique : les scientifiques devraient-ils travailler étroitement avec les responsables politiques pour intégrer les résultats scientifiques dans l’élaboration des politiques publiques ? Ou bien simplement communiquer leurs résultats aux responsables politiques ? Ou à l’inverse carrément militer activement en faveur de politiques spécifiques qu’ils jugent pertinentes ? Le résultat central de l’article est que dans la plupart des pays, une majorité estime que les scientifiques devraient s’impliquer davantage dans la société et l’élaboration des politiques publiques.
Ce résultat obtenu à l’échelle mondiale a aussi été renseigné en détail par le Pew concernant cette fois spécifiquement l’opinion américaine (2024) – et l’enthousiasme envers l’evidence-based plicy making est alors nettement plus modéré. Les résultats montrent que l’opinion est remarquablement divisée à parts égales sur ce sujet : 51% des Américains estiment que les scientifiques devraient jouer un rôle actif dans les débats de politiques publiques sur des sujets scientifiques, contre 48% qui pensent au contraire qu’ils devraient plutôt se concentrer sur l’établissement de faits scientifiques solides et rester en dehors du débat public. Le premier enseignement, dans la durée, est que le soutien à un rôle actif des scientifiques en politique a nettement reculé par rapport à 2019-2020 (de 60% à 51% en 2024), preuve que la question de la confiance et celle de la légitimité à s’engager dans l’action publique évoluent de façon disjointe, la seconde ayant décroché plus fortement que la première depuis le Covid.
Fait notable : le clivage partisan est ici particulièrement net, puisque côté démocrates les deux tiers soutiennent un rôle actif des scientifiques et estiment qu’ils manquent aujourd’hui d’influence sur les politiques publiques – alors qu’en miroir la même proportion chez les républicains (64%) estime à l’inverse que les scientifiques devraient rester à l’écart des débats de politique publique.
Les sources françaises. Le Baromètre de l’esprit critique, lancé en 2022 par Universcience (Cité des sciences et de l’industrie et Palais de la découverte), interroge chaque année un échantillon représentatif d’environ 2 000 Français de 18 ans et plus. Les rédacteurs du baromètre reconnaissent que la formulation des questions sur « la science » ou « les scientifiques » reste parfois vague, ouvrant à des interprétations différentes selon les répondants. L’autre grande source française est le baromètre « Les Français et la science », série lancée en 1972 par Frédéric Bon (CNRS) et poursuivie à intervalles décennaux par Daniel Boy au CEVIPOF (Sciences Po) puis repris par l’’Université de Lorraine pour la huitième vague en 2020, en partenariat avec la London School of Economics et Michel Dubois au Gemass, sur un échantillon de 3 500 personnes. Ses porteurs revendiquent d’en faire la plus longue série ininterrompue de données au monde concernant la perception qu’une population nationale a de la science. Cette profondeur de cinquante ans permet des comparaisons précieuses, en montrant par exemple que nous sommes passés d’une situation où les jugements positifs sur la science dominaient dans les années 1970 (56% estimaient que la science apportait « plus de bien que de mal ») à un positionnement aujourd’hui bien plus ambivalent puisque la majorité des Français (62%) considère que la science apporte à l’homme « autant de mal que de bien ».
Soulignons que c’est cette profondeur temporelle, comme dans le Global Social Survey américain depuis 1972, qui permet de distinguer l’impact des chocs conjoncturels (polémiques et crises) des tendances structurelles – une dimension qui manque souvent aux enquêtes ponctuelles très médiatisées.
Un angle mort de ces études : mesurer la confiance sans définir le référent
Une limite plus fondamentale traverse pourtant l’ensemble de ces enquêtes, qu’elles proviennent du GSS, de Pew ou de TISP : aucune ne demande au préalable au sondé qui, à ses yeux, compte comme scientifique légitime.
Ce problème méthodologique est souligné par Wolff, Breakwell et Wright dans leur réévaluation psychométrique de la Trust in Science and Scientists Scale (Royal Society Open Science, 2024). Leur constat est que les notions de « science » et de « scientifiques » mobilisées par les répondants relèvent de représentations populaires, façonnées par les normes culturelles et les médias mais sans accès direct à une évaluation de première main de ce qu’est la compétence scientifique. Les auteurs notent qu’on ignore généralement à qui le répondant pense réellement. Ils recommandent en conséquence que les futures échelles de mesure prennent en compte les variations de représentation, voire précisent explicitement le référent visé (évaluer si les répondants assimilent par exemple les professionnels de santé à « la science » en général) plutôt que de laisser les termes « science » et « scientifiques » à l’appréciation de chacun, comme si leur contenu allait de soi.
Ce constat, ici inspiré par la méthodologie psychométrique, rejoint une vaste littérature plus conceptuelle en épistémologie sociale de l’expertise. Gloria Origgi, avec T. Y. Branch et Tiffany Morisseau, a précisément pris comme cas d’école la reconnaissance du professeur Raoult pendant la pandémie (« Why Trust Raoult? How Social Indicators Inform the Reputations of Experts », Social Epistemology, 2022) : leur analyse montre que le grand public ne dispose presque jamais des moyens d’évaluer directement une compétence scientifique de première main, et s’appuie à la place sur des indicateurs sociaux de réputation (visibilité médiatique, statut institutionnel affiché) : des indicateurs qui peuvent en réalité tout à fait s’attacher à une figure contestée par les pairs. Origgi considère que la distinction entre confiance « épistémique » et confiance « sociale » est largement intenable, la première étant presque toujours médiée par la seconde. Elle prolonge en cela le classique « novice/expert problem » formulé par Alvin Goldman (2001) en philosophie analytique : un novice ne pouvant par définition juger de la compétence d’un expert dans un champ qu’il ne maîtrise pas, il doit s’en remettre à des critères indirects (titres, consensus des pairs, cohérence apparente) qui en fait exigeraient eux-mêmes, pour être correctement appliqués, une forme d’expertise – que le novice n’a justement pas.
Il en découle une hypothèse simple : deux répondants peuvent cocher « confiance élevée dans les scientifiques » en pointant vers des référents radicalement différents, l’un vers un consensus de revues à comité de lecture, l’autre vers une figure médiatique dissidente, sans que le sondeur sache les distinguer. Faute de mesurer ce premier filtre de reconnaissance, les baromètres existants risquent de confondre deux phénomènes bien distincts : la confiance dans la science comme processus collectif de validation, et la confiance dans des figures d’autorité qui se réclament de la science sans nécessairement en respecter les procédures.
Que faire aujourd’hui ?
La littérature montre bien que, pour documenter le plus utilement la confiance de nos concitoyens dans la science, il est pertinent d’enrichir la question unique – « faites-vous confiance à la science ? » – par une mesure multidimensionnelle sur le modèle du projet TISP : compétence, intégrité, bienveillance, ouverture sont des dimensions distinctes, et documenter la façon dont elles se différencient en termes de perception citoyenne est du plus grand intérêt. Un même répondant peut créditer les scientifiques d’une compétence élevée tout en doutant de leur capacité à s’ouvrir à la critique : contrairement à l’idée reçue qui voudrait que ce soit la dimension d’intégrité qui soit la plus problématique, c’est cette dimension d’ouverture au dialogue qui s’avère la plus fragile à l’échelle mondiale (42% seulement). Or pourrait sembler liée à l’appétence relativement des citoyens pour la coopération active entre savants et décideurs, et ultimement à l’acceptabilité des politiques fondées sur la preuve.
Car l’enjeu documentaire le plus décisif porte sans doute sur la question normative, presque absente du débat français, de ce que les citoyens estiment que les scientifiques devraient faire en matière de conseil aux politiques publiques. Une question présente dans tous les esprits à l’heure des canicules. TISP montre qu’à l’échelle mondiale, une courte majorité souhaite voir les chercheurs davantage impliqués dans l’élaboration des politiques. Mais l’enquête Pew, plus fine sur ce point pour les États-Unis, révèle un tableau bien plus disputé : 51% des Américains seulement jugent souhaitable un rôle actif des scientifiques dans les débats publics, contre 48% qui préféreraient les voir rester à leurs paillasses et bureaux ; et ce soutien a nettement reculé depuis 2020 (de 60% à 51%), suggérant que la question de la confiance globale dans la science s’est partiellement disjointe de celle de la légitimité politique des scientifiques depuis le Covid. Le clivage partisan y est spectaculaire : deux tiers des démocrates réclament plus de scientifiques dans la décision publique, quand deux tiers des républicains les jugent au contraire trop présents.
Rien de comparable n’existe en France, où les clivages partisans sont certes plus complexes à documenter. Aucun institut ne mesure si les électeurs de gauche et de droite, du centre ou des extrêmes, ont, sur ce point précis, des attentes différentes envers le rôle des chercheurs dans l’action publique. Pourtant, la justification de toute politique, qu’elle soit climatique, sanitaire, économique, militaire, énergétique, agricole etc. implique d’être adossée à une expertise scientifique : il y a de fortes chances que son acceptabilité dépende donc en partie de la perception que les citoyens auront de la qualité du dialogue science/décision qui la façonne.
Un candidat qui voudrait bâtir un discours robuste pour 2027 sur l’evidence-based policy making aurait donc intérêt, avant même de proposer quoi que ce soit, à faire documenter cet angle mort : où les Français situent-ils la frontière légitime entre expertise et décision, et cette frontière varie-t-elle selon leur camp politique ? Sans cette donnée, invoquer la valeur de la science en politique reste une pétition de principe plutôt qu’une stratégie porteuse politiquement. Les candidats à la présidentielle ont sans doute un besoin tactique de savoir ce que l’invocation de la science fait à leur électorat ; ils ont aussi un devoir plus stratégique de définir leur vision de ce que la science apportera à leurs décisions. Clarifier les représentations citoyennes aiderait sans doute à donner à la science sa place légitime dans le débat public de l’année à venir.