Évaluer ce que la recherche apporte à la société : une controverse urgente
La nécessité de réformer les procédures d’évaluation de la recherche scientifique publique est à l’agenda politique. L’impulsion institutionnelle est claire, au moins depuis 2020, au niveau européen : la logique quantitative du « publish or perish » est une trajectoire délétère, qu’il s’agit d’infléchir en réintroduisant des critères d’évaluation plus « qualitatifs ». Mais quelle « qualité » mesurer, quelle « valeur » évaluer ? Les réformes procédurales sont forcément dans l’impasse, si le débat public ne s’empare pas d’une réflexion politique sur la science : qu’est-ce que la société attend comme valeur de la recherche qu’elle finance ?
Il n’y a pas de réponse facile à cette question. On le verra ici en explorant, parmi d’autres possibles, deux exemples de réponses quasi antagonistes qui ont toutes deux été publiées au mois de septembre 2026, respectivement dans les revues Science et Scientometrics. L’une propose de renforcer l’étalon de la valeur économique : la science produit l’innovation qui contribue à la croissance, et c’est à cette aune qu’il convient d’abord de l’évaluer. L’autre s’intéresse aux vertus de l’activité scientifique elle-même : financer la recherche dans une société, c’est garantir qu’une communauté s’y dédie à la curiosité, à la coopération et à l’intégrité intellectuelles. La controverse dépasse en réalité la question des procédures d’évaluation qui sont conduites dans les labos : elle engage à terme ce que la communauté scientifique peut opposer aujourd’hui à la critique populiste qui l’accuse si volontiers d’un goût abscons pour des spéculations qui ne sont gratuites qu’autant qu’elles sont coûteuses au contribuable. Rendre ce débat lisible au-delà des cercles spécialisés, et montrer qu’il concerne la société tout entière, c’est précisément ce à quoi Evidences entend contribuer.
À deux jours d’intervalle, fin septembre 2026, deux revues de premier plan publient des contributions qui s’attaquent à la même question : comment caractériser, et partant évaluer, ce que la recherche publique apporte à la société ? Les deux papiers y répondent de manière radicalement différente, laissant entrevoir la richesse du débat de fond qui vit à bas bruit sur l’évaluation de la recherche et sur la définition même de ce que l’on attend des chercheurs du public.
Le 24 septembre, Science a publié un Policy Forum intitulé “Enhancing Europe’s Competitiveness by Empowering Researchers as Innovators”. Il émane du réseau INPACT!, un réseau fondé en 2023 qui fédère plus de 120 chercheurs-innovateurs issus d’une vingtaine de pays de l’espace européen de la recherche, pour la plupart lauréats ERC. La singularité de ce groupe est d’allier deux regards sur la R&I : l’expérience de chercheurs qui ont eux-mêmes tenté de faire passer leurs découvertes du laboratoire au marché, et l’analyse économique des programmes européens de financement. Ces regards sont mobilisés ensemble pour proposer des réformes, avec les négociations du FP10 en ligne de mire. Le texte publié dans Science se place sous l’autorité du rapport Draghi et plaide pour que ce soit dorénavant à l’aune de sa capacité à produire brevets, entreprises et marchés que l’Europe organise et évalue sa recherche.
De son côté, la revue de méta-science Scientometrics a publié la même semaine un article intitulé « Implementing relational goods for responsible research evaluation » 1 porté notamment par Cinzia Daraio (Sapienza, Rome), une figure reconnue de la scientométrie. Le plaidoyer recommande, quasiment à l’inverse, de valoriser la richesse épistémique des « biens relationnels » qui fondent la pratique scientifique. Ce sont eux, et non son impact pour la croissance qu’il convient de placer au cœur de l’évaluation de la recherche. Les auteurs détaillent les valeurs de confiance, de coopération, de transmission entre générations ou de générosité épistémique qui en font un patrimoine unique, une richesse en soi pour la société et la démocratie.
Un agenda européen de réforme
Dans les deux cas, ces papiers s’inscrivent dans un débat européen croissant, depuis 2021, sur les méthodes d’évaluation de la recherche publique. Deux jalons importants attestent d’une volonté large de réformer les procédures d’évaluation de la recherche à l’échelle européenne. Le premier est le rapport de cadrage publié par la Commission européenne en novembre 2021, Towards a reform of the research assessment system. Il proposait que les organismes de financement, les établissements de recherche et les agences d’évaluation s’engagent ensemble à juger la recherche et les chercheurs sur leurs mérites propres plutôt que sur le nombre et le lieu de leurs publications, en replaçant au centre le jugement des pairs, appuyé sur un usage raisonné des indicateurs.
Le second, l’année suivante, est l’aboutissement de ce cadrage au travers de l’Accord sur la réforme de l’évaluation de la recherche, rendu public à l’été 2022, qui énonce dix engagements et a donné naissance à la coalition CoARA (Coalition for Advancing Research Assessment), forte de plus de 800 organisations signataires. L’orientation générale de cet accord est claire : l’évaluation des chercheurs, des projets et des organisations doit reconnaître la diversité des productions, des pratiques et des activités qui font la qualité et l’impact de la recherche. Elle doit donc reposer d’abord sur un jugement qualitatif, dont l’évaluation par les pairs est le cœur, appuyé sur un usage responsable des indicateurs quantitatifs. Cela vaut pour toutes les décisions : recruter, promouvoir ou récompenser des chercheurs, choisir les projets à financer, décider quelles unités et quelles organisations soutenir. En conséquence, les dix engagements portés par l’Accord visent principalement à « fonder l’évaluation d’abord sur le jugement qualitatif, dont l’évaluation par les pairs est le cœur, appuyé sur un usage responsable des indicateurs » ; donc à « abandonner les usages inappropriés des métriques liées aux revues et aux publications, en particulier du facteur d’impact des revues et de l’indice h » ; et à « ne pas utiliser les classements d’établissements de recherche dans l’évaluation ».
Ce chantier est toujours aujourd’hui en haut de l’agenda européen, à la faveur non tant des discussions sur FP10 que de la préparation de l’ERA Act. En effet, si la Commission s’était engagée à tirer les conséquences de sa réflexion pour infléchir les critères d’attribution du futur programme-cadre, c’est désormais surtout dans le projet de loi européenne sur l’Espace européen de la recherche (ERA Act) annoncé pour 2026 que la réforme de l’évaluation doit trouver une traduction législative, CoARA demandant que les principes de l’Accord en deviennent le cadre de référence.
C’est dans ce contexte intense que sont parus en septembre les deux papiers importants présentés plus haut.
Publiés à deux jours d’intervalle, ces textes s’adressent chacun à un public bien distinct : décideurs européens de l’innovation pour Science, scientométriciens ou chercheurs en « science of science » pour Scientometrics. Avec d’un côté, donc, un plaidoyer pour que l’évaluation prenne davantage en compte
les retombées économiques extérieures de la science ; de l’autre, une réflexion sur la valeur de la pratique scientifique elle-même, définie de l’intérieur comme une richesse en soi qui dépend des vertus intellectuelles et coopératives qu’elle déploie. On peut lire dans cette opposition une controverse croissante et importante : ce qui fait la valeur de la science pour une société est un enjeu de débat public qu’il importe de structurer, à l’heure où chacun craint que le populisme n’amplifie ses critiques contre la science pour faire du financement public de la recherche l’un des terrains d’affrontement de sa guerre culturelle.
Un malaise partagé
Le point de départ de ces deux plaidoyers est commun, et consensuel à l’échelle européenne : une critique marquée à l’égard des critères actuels de l’évaluation. Dans les deux cas, un décalage délétère est mis en cause : celui qui sépare ce que les dispositifs d’évaluation mesurent et récompensent, de ce que la recherche produit réellement comme richesse sociale.
L’article de Science part d’un constat : des obstacles institutionnels et financiers durables empêchent l’excellence scientifique européenne de produire tous ses effets économiques et sociaux. Pour y remédier, il plaide pour un parcours sans rupture de la recherche fondamentale jusqu’à la mise sur le marché, pour des procédures de financement allégées et pour une reconnaissance pleine et entière de l’entrepreneuriat dans la carrière universitaire. Les auteurs partent du constat d’un « paradoxe européen » : l’excellence scientifique du continent peine à franchir la barrière de l’innovation pour fournir produits, entreprises et marchés. Ils soulignent par exemple que la recherche financée par l’ERC est finalement davantage citée dans les brevets de start-up américaines qu’européennes. Or le système d’évaluation lui-même est en cause, au fondement de ce paradoxe : le fait est que les carrières académiques ne récompensent pratiquement que publications, financements et enseignement. Comme le note l’un des signataires du papier, le chercheur et entrepreneur belge Kevin Braeckmans, « si l’Europe souhaite véritablement renforcer sa capacité d’innovation, une vision européenne commune, reconnaissant et récompensant l’entrepreneuriat académique, s’avérerait très précieuse. Les universités doivent proposer des parcours de carrière clairs aux chercheurs-innovateurs ainsi que des systèmes d’évaluation prenant en compte non seulement les publications, les subventions et l’enseignement, mais aussi l’impact sociétal et économique que la recherche peut générer ».
Dans Scientometrics, Daraio et ses coauteurs prennent, eux, pour constat de départ une critique de la pertinence des procédures d’évaluation de la recherche. Ils déplorent, en ligne avec CoARA, l’hégémonie des métriques de publication (facteur d’impact, citations, classements), qui a installé le « publish or perish ». Mais chez eux, le tort crucial de cette logique utilitariste à tout crin est d’avoir rendu invisibles la principale richesse de l’activité scientifique : ses relations de coopération, de mentorat, d’intelligence partagée et de confiance sans lesquelles aucune production de savoirs n’est possible.
De la « science de la science » à la réforme de l’évaluation
Le malaise collectif sur les critères d’évaluation de la recherche n’est pas né d’hier. En amont de sa mise à l’agenda institutionnel depuis 2021, il est au cœur d’un mouvement plus large par lequel la science s’est constituée en objet d’enquête empirique pour elle-même. On parle désormais de « science of science » : héritière de la scientométrie et nourrie de données massives, elle s’attache à modéliser la production, la diffusion et la reconnaissance des connaissances pour guider l’organisation de la recherche et la politique scientifique. La question des critères qui permettent de dire qu’une recherche mérite d’être soutenue par de l’argent public est naturellement au cœur de la réflexion. Elle nourrit en particulier la littérature florissante en métascience, courant de recherche institutionnalisé depuis une petite dizaine d’années (Research on Research Institute en 2019, Metascience Unit britannique en 2024) qui évalue et expérimente l’efficience des différents modes de financement et d’organisation de la recherche. Ces savoirs émergents nourrissent le mouvement actuel de la « métrique responsable » : déclaration DORA (2012), Manifeste de Leiden et rapport The Metric Tide (2015), puis Accord européen sur la réforme de l’évaluation de la recherche et coalition CoARA.
Les deux contributions discutées ici s’inscrivent dans cette généalogie, mais chacune avec une entrée différente : d’un côté, la scientométrie ralliée à CoARA ; de l’autre, l’économie de l’innovation pour les auteurs de Science.
La valeur de la science devenue champ de bataille
Or cette discussion ne doit pas sembler réservée aux spécialistes, tant elle se déroule désormais sous un ciel politique chargé de menaces. On le sait, l’administration Trump a fait de la recherche publique une cible explicite aux Etats-Unis : à l’amputation du budget public, à la résiliation de milliers de subventions jugées idéologiques ou inutiles, à la tentative de plafonner les coûts indirects des universités, s’est ajoutée plus récemment la doctrine dite Kratsios du New Golden Age de la science, qui détricote l’évaluation peer-review dans les institutions scientifiques pour confier à des responsables politiques le soin d’évaluer les projets de recherche, de contrôler l’intégrité scientifique et, in fine, de fixer les priorités et les finalités de la politique scientifique. Le ressort rhétorique de cette offensive populiste est ancien et très efficace : exhiber des projets aux intitulés dérisoires pour suggérer que le contribuable n’en a pas pour son argent.
Evidences a analysé cette évolution ici, ou ici : ce discours populiste de rendement immédiat ne menace pas seulement une ligne budgétaire, il s’attaque à l’ensemble de notre conception de ce que la science apporte au bien commun. S’il n’est évidemment pas critiquable d’exiger d’une politique scientifique qu’elle rende des comptes à ses financeurs, pour autant l’idée que sa valeur tient au sentiment que le contribuable aura de son utilité pratique dans son quotidien conduit à dévaluer toute la démarche scientifique fondamentale, à moquer la lenteur de la recherche curiosity-driven – et débouche in fine sur un authentique contresens quant à ce qu’est l’activité scientifique.
Face à cette menace diffuse, la manière dont la communauté scientifique définit elle-même sa contribution à la société déterminera si elle offre un contre-modèle à la logique étroitement utilitariste du « value for money », si au contraire elle s’y laisse piéger au prix de certaines de ses valeurs fondamentales, ou bien si elle s’enferme dans un déni de tour d’ivoire pour revendiquer son détachement spéculatif.
Impact chiffrable ou richesse épistémique ?
Le pire serait sans doute que ce débat soit cantonné à des alternatives simplistes. La réponse du Policy Forum de Science est résolument utilitariste. Elle retient pour la valeur de la recherche une acception économique : brevets, revenus, créations d’entreprises. C’est autour de ces apports à la croissance que les auteurs veulent centrer l’architecture du programme-cadre européen FP10 qui sera négocié pour 2028-2034. Ils proposent de placer les financements Proof of Concept de l’ERC sous la gouvernance du Conseil européen de l’innovation afin de bâtir un continuum de la découverte au marché, et de réallouer une partie du pilier « Compétitivité industrielle » (plus de la moitié des fonds Horizon Europe), auquel ils reprochent précisément de ne produire aujourd’hui aucun effet mesurable sur les revenus ou les brevets des bénéficiaires. Ils considèrent au total qu’il faut faire de l’entrepreneuriat une composante reconnue de l’excellence académique, et l’inclure à ce titre dans les procédures d’évaluation. Même lorsqu’ils prennent soin de fonder l’intervention publique sur les défaillances de marché plutôt que sur la rentabilité de chaque projet, il est clair qu’à leurs yeux l’étalon de la valeur reste celui du marché.
Chez Daraio et ses coauteurs, la perspective est tout autre : la valeur de la recherche se joue à l’intérieur de la communauté scientifique, parce qu’elle est une communauté de relations épistémiques d’un genre unique. Le papier assume sa dimension spéculative : « we use philosophical argumentation to extend the conceptual and ontological framework currently adopted in the research evaluation reform debate ». Ce qui fait une bonne évaluation de la recherche, notent-ils, c’est d’abord une bonne définition de ce que la recherche apporte à la société. Et ce qui doit fonder cette définition normative du devoir-être de la recherche, c’est, selon eux, une compréhension robuste de ce qui fait la « vertu » intellectuelle du chercheur au service du bien commun – et non les richesses matérielles qui découleraient ou non de son travail. Ainsi, l’évaluation de la recherche doit être conduite « in the light of broad human interests and to take into account not only the outputs of research but also the psychology and motivation of researchers ».
Nourris de l’éthique des vertus d’Alasdair MacIntyre et de sociologie relationnelle, ils mettent en avant la catégorie des « biens relationnels » : la confiance, la coopération, la transmission entre générations, la générosité épistémique sont des biens qui constituent la condition de possibilité de tous les autres. Tout l’intérêt de ce travail est de montrer que ces biens sont, eux aussi, évaluables : l’article définit huit domaines relationnels et leur associe des indicateurs tirés de données bibliométriques, administratives et narratives. L’ambition est fine, puisque le papier vise par exemple à apprendre à discriminer entre une cosignature junior/senior qui serait factice de celle qui atteste d’un réel mentorat. Les auteurs cherchent également à valoriser toutes les pratiques de citation scientifique, aussi bien quand la référence est citée en guise de soutien que quand elle est citée pour être critiquée et dépassée. Dans tous les cas, cette réflexion vise à construire des indicateurs pour mesurer la nature coopérative de l’activité scientifique et les vertus qu’elle cultive : évaluer la science, c’est d’abord évaluer de façon très concrète la manière même dont elle se fait.
En France, des initiatives restées discrètes
Qu’en est-il de ces réflexions dans notre pays ? La France a été du côté des pays moteurs dans la réflexion européenne. Dans le prolongement de la réflexion de cadrage lancée par la Commission européenne en 2021, la présidence française de l’UE en 2022 a donné l’impulsion suivante avec l’Appel de Paris sur l’évaluation de la recherche, présenté par le Comité pour la science ouverte lors de la conférence européenne sur la science ouverte de février 2022 à Paris. Cet appel prônait une appréciation globale et qualitative, par les pairs, des individus, des collectifs et des projets. La coalition CoARA, qui s’est réunie à Paris au début du mois de septembre 2026, en a été la traduction directe.
Depuis, les institutions de recherche françaises, signataires de l’Accord européen de 2022, se sont saisies de l’enjeu chacune à sa manière. En 2025, le comité « Évaluation et science ouverte » de l’Académie des sciences a publié un rapport intitulé « Évaluation des enseignants-chercheurs, des chercheurs, de leurs équipes et de leurs projets scientifiques dans le contexte de la science ouverte ». Le comité y recommande de « donner la priorité à l’évaluation qualitative » à partir d’un « récit narratif » et d’un « choix de 5 à 10 publications » dont le message principal et les atouts sont « explicités en quelques lignes ». Il propose également, selon la nature du poste ou du projet, d’ouvrir l’évaluation à l’ensemble des dimensions d’une carrière : l’enseignement et la formation par la recherche, le travail en équipe, l’impact national et international, les « retombées règlementaires ou sociétales », mais aussi la valorisation, qu’il s’agisse de « la production de brevets (licenciés ou non) » ou de « la création de start-ups et la commercialisation de produits », afin de ne plus réduire l’évaluation à la seule production d’articles. Les indicateurs bibliométriques n’y sont pas bannis, mais devraient n’être utilisés que de façon « ponctuelle, réfléchie, contextualisée et robuste », une fois l’analyse qualitative réalisée. Le texte met enfin en garde contre la multiplication des évaluations à faibles enjeux : « Trop d’évaluation(s) tue l’évaluation ! ». Il se conclut sur une proposition de réforme du Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) dont il déplore le champ d’action « pléthorique » et les procédures « particulièrement longues ».
Le Hcéres, dont la suppression avait été envisagée par un amendement voté à l’Assemblée nationale en 2025 puis abandonné, est présidé depuis mars 2025 par Coralie Chevallier, directrice de recherche en sciences cognitives, qui a clairement reconnu d’emblée le caractère bureaucratique d’une évaluation devenue contrôle de conformité. Les nouveaux guides, validés par le collège le 29 janvier 2026 et appliqués depuis le printemps, allongent le rythme à six ans, systématisent la visite des laboratoires, remplacent les grilles standardisées par des questions ouvertes et laissent à chaque unité le choix de ses indicateurs. Surtout, ils rompent avec la logique cumulative du « publier ou périr » : le guide juge « pas souhaitable » de joindre une liste exhaustive des productions et limite à deux par chercheur les productions majeures présentées (Hcéres, 2026).
Évaluer la valeur ?
Si l’évolution des critères et des procédures d’évaluation est essentielle, elle ne peut pour autant pas se passer d’un chantier de réflexion plus spéculatif sur la définition même de la valeur à évaluer.
C’est là, en un sens, une porte d’entrée que le CNRS a choisi d’explorer en créant une mission Impact, confiée à Catherine Dargemont, qui publie depuis septembre 2025 des « études d’impact sociétal ». Ces études sont consacrées à des cas choisis : le chantier scientifique de Notre-Dame (septembre 2025), les batteries (décembre 2025), le captage et le stockage du CO₂ (septembre 2026). La méthode reconstitue pour chaque cas le cheminement qui va des moyens mobilisés aux productions scientifiques, puis aux acteurs qui s’en saisissent et aux effets observés sur la société, dans leurs dimensions économique, sanitaire, culturelle ou politique. L’ambition affichée à travers ces explorations de l’impact de la recherche dans la société est d’éclairer les décideurs publics et de démontrer l’importance de la science (et du CNRS en particulier) pour la société.
Mais comment explorer la valeur ainsi créée par la science ? La mission Impact du CNRS se réclame d’une méthode dite ASIRPA, issue d’une recherche-intervention conduite à l’Inra entre 2011 et 2014 sous la direction de Pierre-Benoît Joly et publiée dès 2015 dans Research Evaluation. L’impact de la recherche y était défini non comme un résultat mais comme un processus, en s’inspirant des théories de l’innovation. Le papier recommandait donc d’abord de renoncer à l’agrégation : l’approche défendue ne permet pas de résumer l’impact de l’organisme évalué en un nombre unique, du type « 1 € investi dans x génère n€ ». A partir d’études de cas standardisées, les auteurs dégageaient plutôt cinq familles de « chemins d’impact » pour repérer les points critiques où se joue la contribution sociale de la recherche, en prenant soin d’inclure autant les dimensions économiques et non-économiques.
Diversité des approches, centralité de l’enjeu
Mais qu’y a-t-il en réalité de commun entre l’impulsion méthodologique dite ASIRPA sur la valeur de la science, les monographies d’impact livrées par le CNRS, les guides d’évaluation adoptés par le Hcéres et la défense de la science ouverte signée par l’Académie ? Ces initiatives, parmi d’autres sans doute, ont chacune leur mérite, mais elles ne font pas véritablement le lien entre la question procédurale de l’évaluation de la science et l’enjeu plus réflexif de la valeur qu’il y a là à évaluer. En défendant une approche plus qualitative que quantitative de l’évaluation, le Hcéres fait certes progresser la réflexion, mais il n’affronte pas le chantier normatif : dire quelle est la nature d’impact que l’on attend d’un chercheur ; le CNRS, de son côté, s’y essaie, mais sans entrer dans le débat sur ce que l’évaluation devrait chercher à y valoriser.
D’ailleurs, ces différentes démarches ne franchissent guère le cercle restreint des professionnels de l’enseignement supérieur et de la recherche. Si elles engagent une volonté de changer les regards, elles ne portent cependant pas de vision véritablement réflexive ou politique sur ce que la science produit comme valeur pour la société. On chercherait en vain, dans le débat public français, une discussion d’envergure sur ce que la collectivité attend de sa recherche et sur la manière d’en rendre compte. La question mérite pourtant d’être prise au sérieux bien au-delà de son cercle professionnel. D’abord parce que son issue ne se jouera pas seulement dans les labos. Elle se joue déjà dans la négociation du prochain programme-cadre européen, pour lequel la Commission a proposé en juillet 2025 une enveloppe de près de 175 milliards d’euros aujourd’hui sous pression, et dont les critères se diffuseront ensuite aux dispositifs nationaux ; elle se jouera aussi dans la mise en œuvre des engagements de CoARA, et, en France, dans les débats sur l’évaluation et le financement de la recherche que la campagne électorale de 2027 ne semble pas vouloir ouvrir, mais que les décisions budgétaires finissent forcément par trancher. Avec, comme le soulignait récemment Terra Nova dans un rapport intitulé Mettre la science au pas : un scénario français, des conséquences délétères immédiates si l’issue de l’élection était de porter le RN au pouvoir.
Or, si la communauté scientifique ne parvient pas à formuler elle-même une conception de sa contribution au bien commun qui soit à la fois défendable devant l’opinion et fidèle à la nature différée, cumulative, spéculative et coopérative de cette contribution, d’autres le feront à sa place, et selon la seule grammaire du rendement utilitariste que l’offensive américaine nous donne déjà à voir. L’enjeu est moins de trancher entre différentes visions de la valeur sociale de la science, que de faire de leur désaccord un débat politique, explicite et public, avant que la question ne soit résolue par défaut.
Faire entrer la valeur de la science dans le débat public
C’est précisément la vocation d’Evidences que d’ouvrir ce débat. Notre conviction est que l’action publique gagne à s’appuyer sur ce que la recherche établit ; mais elle a pour corollaire que la recherche elle-même doit pouvoir rendre compte, devant la société qui la finance, de ce qu’elle produit et de la manière dont elle le produit. La politique scientifique n’échappe pas à cette exigence : elle en est même l’un des terrains les plus délicats, puisqu’il s’agit d’appliquer à la science les standards de preuve et de délibération qu’elle a elle-même contribué à forger. Or ce continent d’expertise, celui de la « science de la science », de la métascience et de la recherche sur l’évaluation, demeure en France peu exploré, et plus rarement encore porté hors des cercles spécialisés.
Notre rôle est d’abord de rendre lisibles, pour un public plus large que celui des revues spécialisées, des controverses qui se nouent aujourd’hui à bas bruit, comme celle qu’ouvrent les deux articles présentés ici. Il est ensuite de les confronter plutôt que de les juxtaposer : la valeur économique de la recherche et la richesse épistémique de ses pratiques ne sont pas des options techniques entre lesquelles les évaluateurs auraient à arbitrer en coulisse, mais des conceptions concurrentes du bien commun, qui relèvent comme telles de la délibération démocratique. Il est enfin de donner la parole à ceux qui ont en France la charge de faire évoluer les pratiques : c’est dans cet esprit que nous publierons prochainement un entretien avec Coralie Chevallier, présidente du Hcéres, consacré à la place que la réforme en cours pourrait faire à cette question de la valeur.
À l’approche de 2027, alors que la recherche publique risque de devenir l’un des terrains de la guerre culturelle que le populisme mène contre l’expertise, la meilleure manière de la défendre n’est pas de la soustraire au débat, mais de l’y faire entrer à ses propres conditions, en montrant que la question de ce qu’elle apporte à la société concerne les citoyens au moins autant que les évaluateurs.
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1Voir aussi Daraio, C., Malo, A., Maspero, G., & Vigorelli, I. (2025). What are the most important elements of research activity to assess? The proposal of relational goods. In A. Sargsyan, W. Glänzel & G. Abramo (dir.), Proceedings of the 20th International Conference on Scientometrics & Informetrics (ISSI 2025), Erevan, 23-27 juin 2025, vol. II, p. 2374-2386. https://doi.org/10.51408/issi2025_116